
« Le pays est trop bizarre hein sans te mentir, quand les gens parlent, vous les arrêtez, vous enfermez les gens. »Cette phrase, lâchée presque sur le ton de la confidence, circule aujourd’hui dans l’espace public gabonais comme un malaise partagé. Elle ne vient ni d’un opposant politique déclaré, ni d’un militant des droits humains, mais d’un citoyen ordinaire. Et c’est précisément ce qui la rend inquiétante.
Au-delà de la formule brute, cette déclaration traduit une perception profondément ancrée : celle d’un pays où la parole publique serait devenue risquée. Un pays où s’exprimer, critiquer, commenter l’action publique ou questionner l’autorité peut exposer à des interpellations, des gardes à vue, voire à l’incarcération. Lorsque cette crainte s’installe durablement dans l’imaginaire collectif, ce n’est plus un simple ressenti individuel ; c’est un signal démocratique faible, mais dangereux.
La liberté d’expression ne se mesure pas uniquement à ce que dit la Constitution ou aux textes ratifiés dans les conventions internationales. Elle se mesure surtout à la pratique. À la capacité réelle d’un citoyen à parler sans craindre de représailles. À la tolérance du pouvoir face à la critique, même maladroite, excessive ou dérangeante. Or, lorsque des arrestations surviennent à la suite de prises de parole publiques, notamment sur les réseaux sociaux, le message envoyé est clair : taisez-vous ou assumez les conséquences.
C’est là que la ligne devient floue, et parfois inquiétante. Car dans une démocratie, l’État protège la liberté d’expression et sanctionne uniquement les abus clairement définis par la loi : diffamation, incitation à la haine, atteinte avérée à l’ordre public. Dans un régime autoritaire, en revanche, la critique elle-même devient suspecte, assimilée à une menace. La frontière entre maintien de l’ordre et intimidation politique s’efface.
Le plus préoccupant n’est pas seulement l’arrestation en elle-même, mais l’effet dissuasif qu’elle produit. Une société qui s’autocensure est une société qui s’étiole. Les citoyens parlent à voix basse, se réfugient dans l’anonymat ou renoncent tout simplement à s’exprimer. Le débat public se vide de sa substance, remplacé par la peur, la rumeur et la frustration silencieuse.Faut-il alors parler de dictature ? Le mot est lourd, souvent galvaudé, mais il mérite d’être posé avec rigueur. Une dictature ne se définit pas uniquement par l’absence d’élections ou la concentration du pouvoir. Elle se reconnaît aussi à la criminalisation progressive de la parole, à l’usage de la force publique pour faire taire plutôt que pour protéger, et à l’installation d’un climat où parler devient un acte de courage.
La phrase de ce compatriote n’est pas une accusation juridique. C’est un cri social. Un thermomètre. Et lorsqu’un thermomètre indique une fièvre, on peut toujours casser l’appareil, mais la maladie, elle, demeure. La question essentielle reste donc ouverte : le Gabon veut-il être un pays où l’on corrige les paroles par le débat, ou un pays où l’on les fait taire par la contrainte ?



